
Quand les enfants servent d'interprètes
24 février 2011
Andréa Borja Castro a 14 ans. Depuis qu'elle est arrivée au Québec avec ses parents et ses deux frères en 2005, c'est elle qui a permis au reste de la famille mexicaine de communiquer, et ce, pendant les deux premières années. En à peine quatre mois, la jeune fille parlait assez bien la langue pour aider sa mère à faire l'épicerie, communiquer avec l'école pour ses parents, les aider à remplir des formulaires gouvernementaux et traduire les différentes correspondances écrites.
Cette situation n'est pas unique. À Laval, selon Statistique Canada, en 2006, plus de 5600 personnes ne parlaient ni français, ni anglais. Plus que de simples traducteurs, certains enfants deviennent des interprètes pour leur famille.
«Habituellement, les gens qui arrivent ici ont des amis ou de la parenté. Lorsque ce n'est pas le cas, il arrive que les enfants soient leur unique façon de communiquer, mais ce n'est pas systématique», explique Lucian Nica, coordonnateur au secteur immigration à L'Entraide Pont-Viau et Laval-des-Rapides, un organisme qui accueille 600 personnes au cours de francisation et reçoit 400 nouveaux arrivants au programme d'accueil et d'accompagnement.
Par contre, au Carrefour d'Intercultures de Laval (CIL), qui aide près de 1500 immigrants et réfugiés chaque année, on constate très souvent cette pratique et l'intervenante Maria Elena Pinto le déplore. «Ces enfants sont utilisés pour n'importe quel service, à l'école, à la pharmacie comme à la clinique.»
Des responsabilités d'adulte
Cet «interprétariat improvisé» confronte bien souvent les enfants à des problématiques d'adulte.
«Par la force des choses, ils se retrouvent à avoir des responsabilités qui ne sont pas de leur âge. Par exemple, lorsqu'ils parlent avec Bell ou Vidéotron pour une facture impayée», explique Lucian Nica. Mme Pinto, elle, se souvient d'un enfant afghan qui a dû accompagner sa mère au service des impôts pour une déclaration mal remplie. «Même si l'enfant peut traduire, certains concepts sont difficilement compréhensibles à un tel âge», précise l'intervenante, impliquée dans le milieu depuis plus de dix ans.
Elle souligne que ces cas de figure se multiplient, étant donné que «les démarches sont nombreuses à l'arrivée des immigrants.»
L'apprentissage de la langue
Parce qu'ils intègrent l'école dès leur arrivée, ces enfants ont un apprentissage de la langue officielle plus rapide. Nathalia, 11 ans, d'origine péruvienne et Andréa ont toutes deux appris le français dans des classes d'accueil. Elles maîtrisaient la langue en deux et quatre mois, à peine.
Lucian Nica est coordonnateur au secteur immigration à L'Entraide, un organisme qui accueille et intègre les immigrants.(Photo: Alarie Photos)
«Le problème de communication des parents passe par l'apprentissage du français. Même s'ils sont éduqués, leur apprentissage se fait moins rapidement que pour les enfants. Les jeunes sont comme des éponges, ils apprennent très vite», ajoute Lucian Nica. Même si le nombre de cours de français a augmenté, les leçons débutent à des dates fixes, ce qui entraîne une attente pouvant aller jusqu'à trois mois. Un délai qui peut s'avérer long, d'autant que les préoccupations sont nombreuses. «Pour la grande majorité, après s'être trouvé un logement, ils cherchent un emploi et il se peut qu'ils trouvent un travail qui ne nécessite pas de parler la langue. Mais, nous insistons avec eux pour préparer leur moyen de communication», poursuit M. Nica.
Si l'apprentissage est long pour les parents, c'est le «prix à payer» afin d'offrir un avenir meilleur à leurs enfants. «C'est pour nos enfants qu'on a immigré au Canada. Ils ont un grand futur ici», confie José Borja Castro, le père d'Andréa.
Des besoins linguistiques et culturels
Si la partie visible de l'iceberg se concentre sur les problèmes linguistiques, les organismes s'entendent pour dire que les besoins sont autant culturels et tentent d'y remédier.
«Nous réfléchissons à mettre en place des agents de liaison, car il y a un manque clair de communication, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation», explique Denis Arvanitakis, directeur du CIL.
Quant à L'Entraide, l'équipe travaille actuellement avec l'école Arc-en-ciel, à Laval-des-Rapides, pour «créer un pont» entre les parents, l'école et la communauté. «Il ne faut pas que la langue devienne une barrière d'intégration à l'école. Nous voulons inviter les parents à s'impliquer davantage», explique l'enseignante Julie Larose.
Un poids pour les enfants ?
Si cette problématique préoccupe les acteurs du milieu, Lucian Nica souhaite nuancer les impacts sur les jeunes.
«Même si c'est un poids qu'il faut enlever de leurs épaules, les enfants n'en souffrent pas forcément. Dépendamment des cultures, certains se sentent utiles pour leur famille», prévient-il. M. Arvanitakis, lui, soutient que cette pratique est anormale et que l'enfant «doit jouer le rôle d'un enfant et non d'un interprète.»
À son âge, Andréa comprend les besoins de ses parents et semble heureuse de pouvoir les aider. «Je comprends qu'ils ne parlent pas forcément bien. Au début, je devais tout traduire, mais aujourd'hui, je ne fais que les corriger.»